Collagiste incantatoire

by François Quintin
in VISITE D'ATELIER
Arts Magazine, sept 2014

L’inscription toute récente de la grotte de Chauvet au patrimoine de l’humanité rappelle, s’il en était besoin, combien  l’homo sapiens sapiens est avant tout Homo imago. Les images sont le réceptacle de l’aliénation du corps. Elles sont notre intime. De bien des façons, elles disent notre effroyable attrait pour le monstrueux, le cannibalisme ou le démembrement.

Les images, pour lesquelles Éléonore False éprouve une fascination captive, proviennent rarement des magazines ou du bruit urbain qui sature la vision jusqu’à l’apathie. Son travail s’élabore à partir d’une collecte de reproductions dans les bibliothèques, des archives, des livres… La représentation du corps est souvent l’objet de sa recherche dans des domaines allant de l’anthropologie à l’Antiquité, de la ruine à la mode, de l’art à la danse. L’artiste opère des manipulations, agrandissements, décalages, incisions, découpages, évidements, achromies, pour redonner vie aux images, pour les ranimer à notre étonnement en jouant sur leur situation, leurs proportions, ou les perspectives qu’elles dessinent. Si le terme « collage » a pu être employé pour aborder le travail d’Éléonore False, il est insuffisant pour qualifier une pratique qui convoque bien d’avantage une intelligence de la sculpture. Les images occupent les lieux, le qualifient. Les fragments de corps font souvent naître un lien entre le plan et le volume, pour lequel il n’y a de travail ni de modelé ni de taille, mais un simple glissement de l’un à l’autre.

Lors de la présentation de diplôme à L’Ensba, parmi d’autres œuvres, une photographie agrandie de la performance de Paul McCarthy se trainant au sol, laissant derrière lui la trace blanche de sa pénible avancée, était présentée par Éléonore False. La disposition entre le sol et le mur mettait en perspective le corps de l’artiste américain comme s’il traversait la cloison bleu cyan de l’espace réel. L’installation n’appelait aucun commentaire sur cette action dont on reconnaît immédiatement le document. Mais la présentation délicate et mesurée de l’image dans l’espace renouvelle la force de l’acte, le ravive d’une manière si inédite qu’on en oublie le caractère citationnel. Le sujet ne réside pas dans ce qu’on voit mais dans la manière de voir l’image, ou plutôt dans la conscience que nous y développons lorsque nous prenons acte de notre propre présence.

Eléonore False a d’abord étudié le textile. Même si elle se sentait en décalage avec ses camarades de formation, elle a gardé de ses études un sens de la couleur, le travail dans la matière, le découpage, l’assemblage, le modélisme, le tissage. Sa pratique de ciselage permanent de ses matériaux visuels fait penser à la réalisation de vêtement pour un événement unique, comme un carnaval ou une cérémonie traditionnelle, pour lequel la préparation du rite fait déjà partie de l’incarnation.

Dans l’atelier d’Éléonore False, au Pré-Saint-Gervais, emménagé de fraîche date, quelques travaux en cours parsèment la pièce. Au sol, trois objets plats en céramique reprennent la forme des mains de l’artiste au travail et figurent une ronde de touchers digitaux. D’autres objets sur lesquels travaille l’artiste ont cette facture délicate de la technique du raku, et sont les présages d’un beau dialogue entre sculpture et images photographiques. L’ensemble du travail fait apparaître beaucoup d’éléments triples, comme pour créer un trouble par opposition à la symétrie binaire du corps. Dans un coin, entre sol et murs, trois photographies font coïncider des bras et des mains qui touchent des peaux avec des gestes de masseur. La conjonction des bras aussi parfaite qu’une constellation fait motif et rappelle les bas reliefs des chapiteaux romans.

Une image dans son recueil attire l’attention : une main, celle de l’artiste, enserre un arbre – on pense à – Il poursuivra sa croissance sauf en ce point, la célèbre main de bronze laissée par Pennone  sur un arbre. Au contact du tronc, Éléonore False fait un pont à des milliers de fourmis qui commencent à coloniser son bras. La photo évoque le souvenir de sa traversée de la forêt amazonienne dont le récit fait frémir le citadin de base. Au delà de l’anecdote, la photo est symbolique de la puissance d’évocation de son œuvre naissante, une dimension magique où l’image du corps et l’expérience de sa perception sont des charnières fragiles et troublantes entre le monde que nous vivions et celui que nous projetons.

The recent classification of the Chauvet cave system as a world heritage site reminds us, if necessary, of the extent to which the homo sapiens sapiens is above all homo imago. Images are the repository for the alienation of the body. They are our confidants. In many ways they speak of our grisly attraction to the monstrous, to cannibalism, dismemberment.

The Images for which Éléonore False shows a captive fascination seldom originate from magazines or the urban noise that saturates our vision to the point of apathy. Her work is developed through the collection of prints and reproductions from libraries, archives, books and the like. Through domains ranging from anthropology to antiquity, from ruin to fashion, from art to dance, the representation of the human body is often the subject of her research. The artist operates manipulations, magnifications, incisions, shifts, cutouts, hollowing outs and achromatizations to bring new life to the images, they are reanimated in unexpected and playful ways through shifts in their situation, their proportions or through the perspectives she draws out of them. Although the term “collage” has been used to broach the work of Éléonore False, it is notably insufficient when attempting to qualify a praxis that summons a sculptural intelligence to such an extent. Her images occupy their given space, they describe it. Within them, fragments of bodies bridge gaps between plane and volume, of which there is neither modeling nor sculpting, just a simple slippage from one to the other.

At the time of Éléonore False’s graduate show at the Ensba, among other works was an enlarged photograph of the performance by Paul McCarthy in which he drags his body on the ground, leaving a white trail behind him along his labored path. The disposition of the print, between the floor and wall sets the body of the American artist in perspective, as though he were moving through the cyan-blue dividing wall of the physical space. The installation made no claim as a commentary on the immediately recognizable action performed by McCarthy. Rather, the delicate and measured presentation of the image in its spatial relation renewed the force of the original act, revived it in such a unique manner as to make one forget the citation altogether. The subject lies not in what we see but in the way it is perceived, or more accurately, in the heightened awareness of one’s own presence.

Éléonore False began her studies in textile design. Whereas she felt out of place in that field, those studies were initiatory and informed her predilection for working with color and materials: slicing, splicing, segmenting, assembling, weaving. Her continuing practice of cutting into or out of her visual materials brings to mind the making of a piece of clothing destined for some unique event, a carnival or traditional ceremony for which the process of preparing the ritual is essential to its incarnation.

In her Pré-Saint-Gervais studio, where she is freshly situated, some recent works are peppered around the space. On the floor, three flat ceramic objects emulate the shape of the artist’s hand at work, the three positioned to form a closed circle of touching fingertips. Other objects that the artist is working on use the delicate craft of raku technique and hint at a rich dialogue between sculpture and image to come. As a whole, the work reveals many elements in threes, as though to create a discord in opposition to the binary symmetries of the body. In one corner, straddling from floor to wall, three photographs overlap the hands and arms that are touching skin in static massage gestures. The conjunction of limbs, like a constellation, creates a pattern and brings to mind the bas-reliefs on roman columns.

One image in her collection attracts special attention: a hand, the artist’s, grasps a tree –conjuring “Il poursuivra sa croissance sauf en ce point”, that famous bronze hand left on a growing tree by Guiseppe Penone. In contact with the tree, Éléonore False creates a bridge for thousands of ants set to colonize her arm. The photo evokes her travels across the Amazon rain forest, the story of which could make a common city slicker squirm. Beyond the anecdote, however, the photo is symbolic of the evocative power of her nascent work, a magical dimension where the image of the human form and the experience of its perception are fragile hinges between the world we live in and that one which we project.