Needs

by Etienne Hatt
Artpress, June 2019

On ne compte plus les artistes iconographes. Ils se distinguent les uns des autres par la nature, la source et l’époque des images qu’ils collectent et par les usages qu’ils en font qui, de la simple restitution à l’altération, entendent réactiver des corpus laissés pour morts. Née en 1987, passée par les Beaux-Arts de Paris, Éléonore False en fait partie. Elle puise des images dans des livres des années 1980, notamment de médecine, dont elle apprécie la matérialité. Elle les fragmente, parfois de manière arbitraire et aléatoire, en en découpant un élément qui, une fois la page retournée, perd toute signification. Enfin, elle les soumet à un lent processus de montage, pour une part automatique, puisqu’elle laisse les fragments se mélanger dans des pochettes transparentes, avant de les figer.

Pourtant, chez Éléonore False, l’image collectée est plus qu’un matériau : elle est la condition de l’œuvre. Son exposition Needs réunit, en effet, trois ensembles de travaux qui ont l’image trouvée pour source mais s’en détachent progressivement pour produire des formes inédites. Le premier est une série de collages qui, classiquement réalisés aux ciseaux et à la colle, présentent une image qu’un fragment vient altérer, tels une bouche dans un paysage ou des bras sur un pichet. Le second est composé de trois tirages photographiques sur aluminium dont deux sont découpés aux formes des éléments qu’Éléonore False a agencés avant de les scanner et de les agrandir. Ces collages semblent, cette fois, faits de chutes d’images. Le troisième comprend trois assemblages associant des objets domestiques – un plateau, un broc, des têtes de balais – et d’intrigantes sculptures en verre soufflé lointainement inspirées de photographies de champignons. Après avoir été réduite à des fragments, puis à des rebuts, l’image finit ainsi par s’absenter complètement. Mais son pouvoir d’évocation n’en est sans doute que plus fort.

Ainsi, Needs frappe moins par les images convoquées, disparates et volontairement peu spectaculaires, ou le montage souvent binaire et sans volonté narrative de deux réalités contrastées, que par la transsubstantiation des images opérée de proche en proche dans l’espace d’exposition. Iconographe, Éléonore False est surtout une alchimiste.

Étienne Hatt